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Internacional

Jean-Baptiste Debret: “Pauvre famille dans sa maison”

Commentaire d’une image tirée de Jean-Baptiste Debret, “Viagem pitoresca e histórica ao Brasil”.

Jacques Lenhardt – AICA / Paris

Avant d’analyser une image de Jean-Baptiste Debret, il faudrait expliquer tout ce qu’implique le fait qu’elle s’insère dans un livre illustré, Voyage pittoresque et historique au Brésil, paru au retour de l’auteur à Paris en 1831, ouvrage qui est lui-même le résultat d’une expérience historico-politique très singulière. Debret a vécu quinze ans en exil dans le Brésil du début du XIXe siècle, étant peintre officiel de la cour au moment où ce pays passe du statut de colonie portugaise à celui d’Empire autonome, après avoir brièvement appartenu au Royaume de Brésil, Portugal et Algarve.
Il faudrait aussi dire que le dessin de Debret s’est nourri à la source néo-classique de son parent et employeur, Jacques-Louis David, qui a guidé ses pas dans l’art, mais aussi à travers la Révolution française et l’Empire, où il fut avec David un des peintres de Napoléon jusqu’à sa chute et son exil.
Au Brésil, Debret a réalisé quelque huit cents aquarelles qu’il a soigneusement tenues secrètes tant elles constituaient une critique acerbe et ironique du pouvoir dont il dépendait par ailleurs. Pour son livre, il en choisit 152 qu’il fit lithographier dont : Pauvre famille dans sa maison. Avec un tel titre, on pourrait s’attendre à voir une scène pittoresque et larmoyante. Debret, au contraire, compose une image rigoureuse, ne sacrifiant rien au goût exotique de l’époque, où chaque détail aide à la compréhension de la situation. En outre, afin que rien n’échappe à son lecteur, Debret accompagne chaque planche d’un abondant commentaire qui renvoie à l’analyse historique et sociale du Brésil qu’il développe au long des 450 pages de texte de l’ouvrage.

Debret démontre un puissant sens théâtral : ses images ne sont pas statiques, il construit une intrigue où chaque geste prend une signification…

“Si l’on observe la progression décroissante d’une fortune brésilienne, dans une famille tombée de l’opulence au dernier degré de la pauvreté, par de malheurs successifs, on retrouve toujours le plus vieil esclave encore valide, resté seul auprès de ses maîtres, leur prodiguant les derniers secours de ses forces presque épuisées”.

“Observando-se a decadência de uma família brasileira, caída da opulência na miséria através de desastres sucessivos, sempre se encontra o velho escravo ainda valido, permanecendo sozinho junto de seus amos, prodigalizando-lhes os últimos recursos de suas forças quase esgotadas”. [1] (tradução oficial do texto de Debret)

Ce commentaire qui accompagne l’image résume une situation qui met en jeu trois personnages symbolisant la situation du pays : le Brésil est un pays esclavagiste où, même dans la dernière nécessité, on croirait déchoir de travailler pour gagner sa vie. Dans les sociétés esclavagistes, le travail manuel est dévalorisé à un tel point que la plus extrême misère ne saurait faire enfreindre le tabou. La jeune fille d’origine portugaise s’adonne à un passe-temps élégant, la broderie, et encaisse l’argent que son esclave a gagné comme porteuse d’eau.

Debret en profite pour nous renseigner sur cette architecture de pauvres. Il note une influence des techniques constructives Camacãn, une tribu de la région, mais note, en dessinant une porte brinquebalante, l’existence des traces d’un savoir-faire technique européen, dont atteste la serrure. La salle en terre battue se trouve en contre-bas du niveau de la rue et des poules de diverses races indiquent une économie de subsistance aussi minimale que les meubles et autres commodités, réduits à presque rien : une estrade vermoule, qui tient la veuve avec son fuseau hors de la poussière du sol, et une natte sur laquelle est assise la fille à son ouvrage. « Ce plancher mobile sert la nuit de bois de lit à la Négresse qui y dort étendue sur sa natte.  Le hamac, relevé pendant le jour pour ne pas obstruer le passage, redescendu le soir, devient le lit commun aux deux maîtresses de la maison. »

“Soalho móvel, serve, à noite, de leito para a negra que nele estende sua esteira. A rede, suspensa durante o dia para não impedir a passagem, é descida à noite, para servir de leito comum às duas senhoras”. [2] (tradução oficial do texto de Debret)

Debret démontre un puissant sens théâtral : ses images ne sont pas statiques, il construit une intrigue où chaque geste prend une signification. Il a choisi le moment où l’esclave rentre du travail. Il existe à Rio une catégorie d’esclaves qui exercent divers métiers — artisan, déménageur, porteur d’eau — et remettent leurs gains du jour à leurs propriétaires, comme on le voit sur cette image. La vieille esclave donne les 6 à 8 vintens qu’elle a gagné, une fois soustraits le prix des quelques bananes qu’on voit au sommet de son seau et qui constituent le dîner de la maisonnée. Debret précise en outre que les poules qui picorent les insectes pullulant sur le sol ne sont pas tant destinées à la consommation familiale, que réservées pour des cadeaux que l’on offrira à de puissants protecteurs, dont on provoque ainsi la générosité aux jours de grandes fêtes. Il explique d’ailleurs que la race qu’il a représentée ici, la galinha de pelucia grise qui est au centre, possède  une variété naine — qu’on voit à ses côtés— particulièrement goûteuse et donc appréciée en cadeau en ces occasions.

S’il est passé maître dans l’art de représenter tous les aspects d’une situation, de figurer un état social et la manière dont ce dernier marque les comportements et les objets (on remarquera que la veuve et l’esclave ont des habits rapiécés, que le broc qui contient l’eau de la maisonnée est ébréché), Debret a cependant aussi recours au texte afin de compléter sa démonstration. À propos de cette image, il détaille ainsi de quelle manière cette famille parvient à vivre avec une somme qu’il évalue à 4 vintens (10 sous de France en 1831), se nourrissant de haricots noirs (1 vintem), de lard gras (1 vintem), de farine de manioc (2 vintem), auxquels il faut ajouter, précise-t-il, 1 vintem pour le blé de Turquie que l’on distribue chaque matin aux poules que l’on veut engraisser.

Ainsi, dans une seule image, Debret dresse-t-il le tableau des modes et conditions de vie de toute une partie de la population, la plus démunie, comme il le fait dans d’autres planches pour chacune de couches de la population de Rio au temps où s’est établi l’Empire du Brésil.

[1]   Jean-Baptiste Debret, Viagem pitoresca e historica ao Brasil, Nova edição, notas e Introdução de Jacques Leenhardt, São Paulo, Imprensa Oficial do Estado de São Paulo, 2016, p. 272

[2] ibid

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